parcours mère célibataire

Édito

Algérie, Maroc, Tunisie. Trois pays du Maghreb où la situation des femmes devenues mères suite à des relations sexuelles hors mariage demeure taboue. Victimes de discriminations, souvent rejetées par leurs familles, elles se retrouvent isolées et sans ressource. Pour elles, pour les professionnels qui les aident et les accompagnent, et pour toutes les organisations qui luttent pour défendre leurs droits et ceux de leurs enfants, il s’agit d’un défi permanent. A l’heure où nous parlons, il est révoltant, scandaleux et honteux que cela persiste.

Depuis presque trois ans, l’INSAF au Maroc, le Réseau Amen Enfance Tunisie, SOS Femmes en Détresse en Algérie et Santé Sud en France ont réuni leurs efforts autour d’un objectif conjoint : celui de promouvoir l’accès de ces mères et de leurs enfants aux droits fondamentaux et à la dignité et de développer leur émancipation économique et sociale. Depuis de nombreuses années, chacun de nous mène de front ce combat individuellement et en collaboration avec les autres acteurs associatifs et publics de nos pays respectifs. Chacun a amené son vécu, son expérience et l’environnement culturel, politique et religieux propre à son pays. Chaque pays, chaque association, chaque professionnel a en effet ses spécificités que notre initiative n’entend pas ignorer.

Les trois associations maghrébines impliquées dans le projet proposent aux mères et à leurs enfants une assistance et tentent de trouver des solutions adaptées à tous leurs besoins, depuis la prise en charge d’urgence, en passant par l’information et un accompagnement juridique, jusqu’à la définition avec la mère d’un projet de vie, pour lequel elles l’accompagnent. Le but est de permettre à ces femmes d’envisager et de concrétiser un avenir avec leur enfant et ainsi réduire les cas d’abandon.

Dans le cadre de ce projet commun intitulé « Pour une meilleure insertion sociale et professionnelle des mères célibataires au Maghreb », l’ONG française Santé Sud a appuyé ses trois partenaires autour d’aspirations communes. Les quatre associations ont œuvré à la mise en réseau des acteurs de l’accompagnement de ces femmes et à la formation des professionnels de première ligne via l’échange avec d’autres professionnels français ou maghrébins proposant des expériences pertinentes et réussies autour de cette problématique.

Dans ces sociétés en mutation, on constate aujourd’hui une certaine ouverture. Toutefois, l’exclusion des mères dites « célibataires » persiste. Celle-ci s’illustre notamment par la discrimination qu’elles subissent sur le marché de l’emploi et plus globalement au sein de la communauté. Plusieurs tabous sociétaux doivent être brisés au sein de l’entourage proche de ces femmes comme de la communauté. Il s’agit donc de développer de nombreuses activités de sensibilisation, d’information et de plaidoyer visant à promouvoir une autre manière d’envisager la situation de ces mères et de leurs enfants, qui leur soit respectueuse, qui prône leur autonomisation, qui prenne en compte leurs droits, dont celui à une vie digne, et qui condamne toutes formes de violences et de discriminations auxquelles ils sont exposés. Il s’agit aussi, à travers des actions d’accompagnement pertinentes, de leur redonner confiance en elles-mêmes et de les aider à développer leur capacité à choisir et à agir pour reprendre prise sur leur vie souvent brisée par cet évènement.

Ce recueil est la preuve tangible que cette situation d’exclusion existe dans les trois pays, avec des spécificités dans chacun et qu’elle est une réalité cruelle pour les femmes qui se retrouvent confrontées à la découverte de cette grossesse bien souvent non souhaitée. Il ne s’agit pourtant pas d’une situation exceptionnelle.

En Algérie, les statistiques officielles comme les études indépendantes parlent de 7 000 naissances hors mariage par an. Au Maroc, elles seraient en moyenne 30 000 femmes par an accouchant en dehors du cadre du mariage, dont 10% dans la région de Casablanca. En Tunisie, on estime entre 1200 et 1600 le nombre de naissances hors mariage annuelles, dont le tiers (voire la moitié) se concentrant dans la région du grand Tunis.

Une situation est d’autant plus délicate pour les enfants qu’en dehors de toute reconnaissance paternelle, en Tunisie par exemple, la seule reconnaissance par sa mère en dehors du cadre du mariage, ne lui garantit aucun droit (notamment en termes d’héritage) si ce n’est celui de porter son nom. Le taux d’abandon y est également très élevé. Une enquête réalisée dans le cadre du projet montre que seul 21% des femmes ayant placé leurs enfants provisoirement les reprennent par la suite. Et beaucoup de mères procèdent alors à des abandons déguisés ou tardifs, voire à des kafâla1 directes.

Ce recueil est aussi la preuve de l’existence d’une société civile engagée, d’associations, de personnes mobilisées et militantes qui viennent en aide à ces femmes en grande détresse. Néanmoins, l’existence même des associations ne garantit pas pour autant que chaque femme en difficulté soit prise en charge, sur du court terme comme sur du plus long. A titre d’exemple, selon l’enquête « Le Maroc des mères célibataires – ampleur, réalité, actions, représentations, itinéraires et vécus », menée en 2010, première sur le sujet dans le pays, seulement 10% des mères célibataires marocaines sont prises en charge par le secteur associatif (aujourd’hui, le chiffre est aux alentours de 17%). Une statistique qui révèle l’ampleur des besoins, lorsque l’on considère que le taux d’abandon effectif est généralement bien inférieur dans le cas des femmes ayant été accompagnées par des professionnels. Une statistique qui révèle aussi l’absence quasi-totale de prise en charge par l’Etat, constat que l’on peut faire dans les trois pays.

Pour autant, quels que soient les efforts de la société civile, ils ne doivent pas faire oublier la responsabilité des autorités publiques autour de cette problématique. Avec un nombre important et sans doute sous évalué d’abandons, d’avortements clandestins, d’infanticides, la situation des enfants nés hors mariage est un problème éminemment politique. Quand les lois elles-mêmes discriminent ces enfants et leurs mères, quand ils subissent discriminations et violences (physiques et psychiques) de la part des fonctionnaires des hôpitaux et autres services publics du seul fait de leur situation, c’est à l’Etat lui-même d’agir. Les acteurs de la société civile ne peuvent lutter seuls face à des lois qui ne permettent pas à tout un chacun de jouir de ses droits les plus fondamentaux, quelle que soit sa condition. L’intégration sociale et professionnelle de ces femmes seules avec des enfants, ne se fera que par la reconnaissance effective de leurs droits. Aucune femme ne devrait avoir peur d’éventuelles violences qu’elle pourrait subir lorsqu’elle se rend dans un hôpital public pour accoucher. Aucun enfant ne devrait se voir refuser l’inscription à l’école du fait de sa naissance hors mariage. Toute personne a le droit à un nom de famille, à une identité et de pouvoir vivre dans de bonnes conditions matérielles et psychologiques.

D’autre part, les associations et toutes les structures portant assistance aux mères sont bien souvent isolées et concentrées dans les grandes villes. Or pour agir de manière globale sur l’ensemble des territoires concernés et auprès de toutes les personnes touchées, les efforts doivent être entrepris par l’Etat lui-même.

Il est aussi du devoir de l’Etat de garantir l’application des conventions qu’il signe devant les instances internationales. Dans les trois pays du Maghreb, l’harmonisation de ces conventions avec les lois nationales reste encore bien trop souvent incomplète et crée des vides juridiques importants menant aux lourdes discriminations que nous constatons. Des évolutions législatives sont nécessaires pour faire changer les pratiques. Des synergies entre le travail des associations et l’Etat peuvent et doivent être trouvées.

A travers notre projet et le présent recueil, nous démontrons que les trois pays présentent des points communs sur lesquels il est possible de travailler et d’avancer ensemble. Il s’agit avant tout de proposer une vision depuis les trois pays, une grille de lecture à trois dimensions qui prouve aussi que toutes ces mères ne représentent pas un groupe homogène. Mais la problématique reste commune, les ressentis aussi. Violences, discriminations, exclusions sont autant de difficultés auxquelles ces femmes doivent faire face au quotidien.

Tout au long de ce recueil, certaines bonnes pratiques ressortent. Des échanges entre les professionnels des trois pays du Maghreb et de France ont pu s’instaurer afin que tous les acteurs concernés puissent se projeter sur des perspectives d’action raisonnables, envisageables et concrètes. Pour la plupart, ce sont aussi les difficultés et les obstacles qui s’imposent dans le travail au jour le jour. Là encore, le renforcement des compétences de ces professionnels aura une portée limitée sans réel engagement de la part des autorités et sans décision politique forte pour mieux assurer le bien-être et l’avenir de ces femmes et de leurs enfants.

Mais ce recueil est avant tout le fruit d’un travail de longue haleine mené par Luciana Uchoa-Lefebvre, qui a su transformer les entretiens qu’elle a réalisé en un ouvrage riche et pertinent sur la situation difficile des mères célibataires au Maghreb. Son travail n’a pas toujours été aisé, du fait de la dimension taboue de la problématique dans les trois pays et de la réticence de ces femmes, pourtant directement concernées, à s’exprimer.

Cette publication doit être aussi l’occasion de nous rappeler l’importance de la collaboration et du travail collectif. Elle doit permettre de bâtir des ponts entre les trois pays et de partager des pratiques et expériences, des acquis et des difficultés, afin de rendre encore plus fort l’impact des actions et du travail quotidien des acteurs qui se battent tous les jours pour améliorer la situation de ces familles à part entière.



Institution Nationale de Solidarité Avec les Femmes en détresse,
Réseau Amen Enfance Tunisie, Santé Sud et SOS Femmes en Détresse.

1 La kafâla ou recueil légal d’enfant est une modalité formelle qui permet à une famille d’adopter un enfant, sans pour autant qu’un lien de filiation s’établisse.

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