parcours mère célibataire

Introduction

Elle est souvent jeune, parfois mineure. Elle est née dans des familles de paysans ou d’ouvriers, déchirées par les difficultés, parfois éclatées. Elle a franchi le pas de la relation sexuelle, parfois entraînée, souvent par amour. Son partenaire a peut-être partagé ce sentiment. Mais sous la pression d’une société qui condamne fortement un acte contraire à ses certitudes éthiques et religieuses, l’homme a adopté la stratégie de la fuite, ne reconnaissant ni femme, ni enfant, comme ils le font dans l’écrasante majorité des cas.

Généralement – mais pas toujours – elle n’a pas eu la chance d’accéder aux études au-delà d’un niveau élémentaire : elle n’a donc que rarement des qualifications professionnelles. Elle travaille dans des cadres précaires, assume des tâches subalternes, des petits boulots. Non pas que cela n’arrive pas aux femmes de la classe moyenne, voire de milieux plus aisés (nous les avons rencontrées elles aussi !). Mais il est moins courant de les apercevoir cherchant de l’aide auprès des associations ou des assistantes sociales.
Ces femmes sont une multitude de singularités et de parcours aussi différents les uns des autres que les attentes qu’elles nourrissent à l’égard de leurs destins. Elles ont vécu ce que vit la jeunesse de leur temps dans des pays où la relation sexuelle hors mariage est une pratique de plus en plus courante, mais occultée puisque condamnée. En Algérie, au Maroc et en Tunisie, l’acte sexuel en-dehors du cadre sacré du mariage est entaché d’interdits social, culturel et religieux. Au Maroc, il s’agit d’un crime punit par le Code pénal.
Toutes ces singularités ont entre elles un point en commun : elles tombent enceintes, la plupart du temps sans le désirer, et doivent faire face à une multitude d’obstacles si elles décident de garder leur bébé. Le premier de ces obstacles est l’exclusion sociale, un mot qui ne nous livre pas tout le sens de la réalité à laquelle il renvoie, car il faudrait le vivre pour le comprendre vraiment.
Ce rejet qu’elles subissent commence dans leur propre famille, déshonorée, et même dans le cas d’une minorité victime de viol. La tâche est si lourde que celles qui décident d’assumer leur enfant sont encore une exception : on les appelle les « mères célibataires ». Ici, nous allons parler de ces mères, célibataires certes, mais des mères avant tout, des femmes, avec leurs enfants.
Il est vrai que l’on commence à voir des signes d’ouverture, même s’ils sont timides. La situation aujourd’hui est assez souvent considérée comme meilleure que celle d’un passé pas si lointain. Il existe d’ailleurs des femmes émancipées, la plupart du temps issues de milieux urbains et favorisés, qui assument leur vie seules avec leur enfant. Mais ces réalités plus positives demeurent un mirage pour la plupart d’entre elles.
Ce recueil d’expériences s’intéresse à toutes celles qui, partant déjà d’un parcours souvent difficile, n’ayant en héritage que très peu de ressources, vont devoir affronter deux défis : celui de se retrouver seules et exclues de leur famille et de toute la société, perdant leurs amis, leur emploi, leur logement ; celui d’assumer la charge et l’éducation d’une personne, leur enfant, qu’elles chériront dans ce contexte si absurde mais si réel.
Pour toutes ces femmes, que se passe-t-il quand elles se découvrent enceintes ? Sur qui, sur quoi peuvent-elles compter pour assumer cette nouvelle réalité ? Parmi les services publics et associatifs actifs dans ces pays, lesquels contribuent à les propulser vers une inclusion sociale effective, entendue ici comme un droit ? Quelles expériences concrètes ont permis d’éviter à ces femmes le sort de la rue ou de l’obligation d’abandonner leur projet de garder leur bébé ? Quels principes et actions pouvons-nous partager ici avec les acteurs de la prise en charge de ces mères en Algérie, au Maroc et en Tunisie qui, nous espérons, lirons ce recueil ? Quelles pratiques sont à bannir ?

Le cheminement de la mère : notre fil conducteur

« La majorité des familles condamnent ces naissances, sauf dans les situations où il y a une médiation familiale avec le père biologique pour qu’il y ait un contrat de mariage. Si le mariage n’a pas lieu, soit la mère abandonne l’enfant, soit elle le garde, mais dans ce cas elle est refusée par sa famille. Elle doit donc chercher des solutions… », explique Youssef Issaoui, Délégué à la Protection de l’Enfance (DPE) du gouvernorat de Gafsa. Youssef est président de la pouponnière associative Beity, créée en 2005 par des travailleurs sociaux et des citoyens engagés, ainsi que du réseau Amen Enfance Tunisie (RAET), réunissant 12 pouponnières associatives.
La Tunisie est pourtant le pays où jusqu’à présent la cause des femmes en général, et des mères célibataires en particulier, semble la mieux prise en compte, malgré tout, et ce comparé à l’Algérie voisine et au Maroc. En Algérie, le tabou est si ancré, que le terme mère célibataire n’apparaît quasiment nulle part, sauf sous la plume de quelques féministes engagées et courageuses, ou dans les dires d’associatifs venant en aide et défendant des femmes victimes de violences (les mères célibataires sont ici prises dans cet ensemble, jamais de manière spécifique).
Dans ces contextes insolites, entre le moment où une femme tombe enceinte et celui où elle vit de façon autonome et épanouie avec son enfant, ce ne sont pas neuf mois mais des années qui peuvent s’écouler. Et chaque étape de cette vie solitaire devrait être prise en compte dans des processus d’accompagnement comprenant des solutions qui lui permettront d’accéder – elle et son enfant – à une vie normale. Car, à tout moment, de par la fragilité inhérente à sa situation au sein d’une société qui la condamne, sa vie avec son enfant peut de nouveau dérailler. Et le projet de le garder peut facilement s’avérer un échec.
Face au traumatisme de la grossesse solitaire et de l’exclusion familiale, une réponse d’urgence s’impose pour secourir la femme en détresse, qui peut être une écoute, un toit, une aide médicale ou matérielle. Face au vide et à l’absence de visibilité quant à ses propres forces et ses propres ressources, un accompagnement qui lui redonne confiance en elle et qui la stimule à identifier des compétences qu’elle pourra mobiliser devient fondamental. Lorsque l’enfant est là, la jeune mère doit apprendre à l’accepter, le connaître, s’en occuper de façon autonome et l’aimer. Pour subvenir à ses propres besoins et à ceux de son enfant, il faut bien qu’elle puisse trouver un travail et une crèche où le faire garder en toute sécurité.
C’est en tenant compte de chaque étape de ce processus que nous sommes allés sur place, dans ces trois pays du Maghreb, rencontrer des structures associatives et publiques travaillant sur le terrain, impliquées dans les différents mécanismes de prise en charge de la mère et de l’enfant, très souvent insuffisants. Sur place, nous avons tenté d’identifier leurs pratiques, de pointer les expériences significatives sortant du lot et de lister de réalisations soit parce qu’elles ont fonctionné, soit, au contraire, parce qu’elles sont à éviter.
Nous avons rencontré des bataillons d’anonymes qui, même si de façon encore trop atomisée, travaillent quotidiennement pour améliorer le sort de ces femmes et de leur enfant. Nous vous présenterons ici ces pratiques, ces organismes, ces circuits et « dispositifs » qui fonctionnent grâce à des individus engagés plus qu’aux institutions et aux pouvoirs publics censés les porter.
Force est de constater que le travail des associations même s’il est perfectible assume ce que les services publics ne font pas. Mais cela ne veut pas dire que des dispositifs publics au bénéfice de ces femmes n’existent pas ni que les associations parviennent à régler seules tous les problèmes, car ceux-ci les dépassent et elles ont besoin de plus de moyens et de soutiens pour mener à bon port leurs vaisseaux.

bouton télécharger le recueilbouton télécharger le recueil